01
déc.
2021
AU DÉSERT Un livre étrange… Ni tout à fait roman, ni tout à fait récit. Un texte qui se tient dans une sorte d’entre-deux où, selon la formule consacrée, « toute ressemblance avec des personnes existantes … » ne serait pas tout à fait fortuite !
Oui, un « entre-deux » ou plutôt (pour parler comme les Lacaniens), un « entre eux deux ». L’histoire d’un ex-journaliste de télévision devenu prêtre puis ermite dans le sud marocain. Celles et ceux qui connaissent Daniel Duigou n’auront aucune peine à le débusquer derrière le personnage d’Olivier. Un prénom qui, évidemment, n’a pas été choisi au hasard qui évoque cet arbre que la Bible présente souvent comme un symbole de résurrection, d’espérance et de réconciliation. Après le déluge, c’est une colombe portant dans son bec un rameau d’olivier qui annonce le retour à la paix…
Le déluge, Olivier vient d’en subir la rude morsure au cœur de cette paroisse parisienne expérimentale (que l'on reconnaitra également facilement) où la mésentente, c’est à dire littéralement l’incapacité à s’écouter, a peu à peu cassé le rêve d’inventer une nouvelle manière de vivre l’Église. Meurtri dans son cœur de prêtre par cet échec, Olivier se retire au désert dans le secret d’une palmeraie, cachée dans le désert, à quelques encablures de Ouarzazate.
C’est là, dans la kasba de Skoura plantée au beau milieu d’une mer de sable qu’une femme, elle aussi secouée par un secret déluge, le rejoint. Ils se sont connus à l’époque où, étudiante, elle suivait, passionnée, les cours de ce journaliste bénéficiant alors de cette notoriété passagère un peu factice qu’offre la présentation du journal de 20 heures. Elle s’appelle Claire (du latin clara qui signifie « brillant », « célèbre », « glorieux »…) mais n’a connu pour seuls sunlights loin des estrades de la « célébrité » que l’incertaine loupiote du saint Sacrement devant lequel elle a passé, pendant plusieurs années, les longues heures d’oraison auxquelles la convoquait sa vie de carmélite. Une interview d’Olivier (dans… Panorama ! Merci Daniel pour le clin d'oeil !), alors qu’il choisit de quitter les plateaux télé pour devenir prêtre permet à Claire de retrouver son ancien prof à qui, sans bien savoir où cela va la mener, elle demande une escale de sept jours sur son îlot érémitique de Skoura. Avec pliée, nouée, froissée dans la valise de sa vie bouleversée cette brûlante question : « Dieu me veut-il encore au Carmel ? »
Le dialogue s’engage entre ces deux-là, assis, au rythme des offices, à même le sable dans l’ombre de la chapelle de pisé où une grande bible permet d’ouvrir, peu à peu, le sentier vers leur propre parole.
Ces deux-là se racontent, se confient les moments signifiants de leur vie, les rencontres fondatrices, les échecs, les fatigues, la quête d’être soi qui suppose une blessante et féconde plongée en soi autant qu’une vigoureuse sortie de soi…
Entretiens spirituels ? Cure analytique ? Plongée dans la symbolique biblique ? Difficile de qualifier ces rendez-vous au désert où l’un « accouche » l’autre, et réciproquement, à sa part de vérité. Une vérité qui, précise Daniel Duigou, alias Olivier, advient selon cinq axes : le désir, la rencontre, la subversion, le risque, la parole.
On ne « dévoilera » pas bien entendu ici le dénouement de l’histoire. Mais il s’agit bien d’un « dénouement », déliement d’un « nœud » qui entrave la vie, comme Isaac ligaturé sur le bois du sacrifice. Un sacrifice interdit, c’est à dire « inter-dit », dit entre l’un et l’autre, murmurer, tel un secret, à l’un par l’autre, et à l’autre par l’un.
On referme ce livre étrange - et savoureux comme les tagines berbères de Fati, la jeune cuisinière - avec gravé dans un recoin du cœur c’est deux vérités :
« Dieu désire notre liberté pour que nous inventions notre propre destin. »
« À nos questions, Dieu ne répond pas à notre place. Il se tait pour nous donner la parole afin qu’avec nos propres mots nous dessinions notre futur. »
Merci Daniel !
Sept jours au désert. Daniel Duigou. Éditions Salvator
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