
Le Lac des cygnes
Peut-être avez-vous vu sur les réseaux sociaux ou à la télévision cette vidéo saisissante d’une vieille dame, coquette, casque sur les oreilles, Marta Cinta Gonzales, ancienne allerine espagnole désormais en chaise roulante et atteinte de maladie d’Alzheimer. Le soignant de la maison de retraite lui tient la main, l’embrasse.
Elle s’illumine lentement quand résonnent les premières notes du Lac des cygnes et tente d’esquisser quelques mouvements, puis renonce, se décourage. Puis, avec son regard lointain elle demande que l’on augmente le volume. Peu à peu ses bras s’éveillent, l’émotion s’empare d’un visage émacié, voilà même le port altier de la ballerine et elle dessine de ses mains la chorégraphie du ballet de Tchaïkovski, avec une grâce et une minutie bouleversantes
Ce que donne à voir ces images, c’est comment, au creux d’un tel dénuement, se noue une captivante conversation entre le corps et l’esprit ; où le corps réactive la mémoire de Marta Cinta Gonzales.
Nos vies se façonnent avec les événements douloureux et heureux, traumatiques et constructifs, comme avec les projets qui sont les nôtres. Le corps n’est ni une enveloppe ni un objet, il permet l’esprit et l’esprit vient sculpter le corps. Et les gestes incroyables de Marta Cinta le racontent : toute sa vie de ballerine est inscrite dans son corps.
Comment alors ne pas penser à ce propos de Paul Ricœur, « À la mémoire est attachée une ambition, une prétention, celle d’être fidèle au passé. »
La chorégraphie raconte l’histoire de la ballerine, forme d’identité narrative nous dit Ricœur, fondée sur l’histoire que le sujet se raconte à lui-même, sans cesse reconfigurée par tous les événements que nous traversons. « Un sujet se reconnaît à l’histoire qu’il se raconte à lui-même sur lui-même, Il est le lecteur et le scripteur de sa propre vie. »
Oui nos corps racontent nos vies, et tant de victimes de sévices, d’abus, de violence, en sont les douloureux témoins. Mais aussi nos récits sans cesse remaniés forgent à leur tour nos existences, les ouvrent si quelqu’un nous reconnaît, nous estime, nous espère.
Il n’y a pas une sorte de noyau dur, mais un travail continué qui rend souple et dynamique notre identité.
Là est notre espérance à chacun : si tout s’inscrit dans la chair de nos vies, au creux de notre âme, nos douleurs, nos malheurs comme les douces couleurs de notre existence, son sens est aussi ouvert par la façon dont nous « rassemblons » notre propre vie. Nous sommes bien les co-auteurs du sens de notre existence quand une promesse de co-humanité nous est adressée. Alors, du fond du dénuement, de la vie est là et peut sourdre. Comme pour Marta.
https://rcf.fr/la-matinale/le-lac-des-cygnes?fbclid=IwAR3a6RtcVqcDPXvOEPzwBzmf2OVSHyPu7-LSxilSVJsTrbodcFAnvFEpRBI