
La surconsommation écrit
notre histoire confinée
Je le dis souvent aux personnes que je rencontre encore au gré de sorties comptées sur les doigts de la main: ce temps de reconfinement m'est surtout occasion de faire ce que je ne fais jamais dans la vie dite normale, non-confinée. Hier, je me suis "payé" le luxe d'un visionnement de conférences en ligne sur l'histoire de l'écriture.
J'en suis ressorti édifié mais surtout ébloui par l'imagination débordante de nos ancêtres. L'écriture nous est devenue automatique: liste de courses ou même remplissage de notre attestation dérogatoire pour mettre le pied dehors en cette période semi-confinée. Son histoire nous révèle pourtant les douleurs d'un accouchement lent et laborieux. J'ai appris que les mésopotamiens faisaient des boules d'argile pour insérer à l'intérieur des signes pour retenir le nombre de moutons ou de kilos de blé. Puis les choses se sont précisées pour graver d'autres signes sur des tablettes plates. J'ai cru comprendre que pour garder en mémoire et laisser des preuves d'une primo comptabilité, les humains ont inventé des codes pour réguler les relations commerciales et les transactions de produits de première nécessité.
Je suppose qu'en ces périodes où naissaient les premiers regroupements humains (Villages) et où l'agriculture faisait ses premiers pas, nul n'aurait imaginé qu'une pandémie mondiale, des milliers d'années plus tard, nous aurait conduit à modifier la date d'une opération commerciale d'envergure appelée "Black Friday". Tandis que nos ancêtres mésopotamiens s'échinaient à compter le nombre d'épis de blé échangés, nous voici réduits à imaginer ce qui pourrait combler notre désir de réduire le prix de biens de consommation pas toujours utiles à notre survie et encore moins à nos besoins de première nécessité.
J'en conclus, provisoirement, que pour écrire l'histoire, il sied de bien connaître les préoccupations de nos contemporains. Peut-être, dans quelques milliers d'années, trouvera-t-on la trace d'un achat en ligne susceptible de sauver la grande déprime du moment. Qui sait? Dans la période que nous traversons, la consommation est ce qui nous reste de vital pour expurger notre ressentiment et notre colère contre un méchant virus, ou tout au moins, contre ceux chargés d'en prévenir la dangerosité.
Je me pose une question sérieuse. Si l'origine de l'écriture est associée à la nécessité de laisser une trace de nos premiers échanges commerciaux, qu'en sera-t-il de l'avenir si, pour écrire l'histoire d'aujourd'hui, il nous reste que le souvenir compulsif et éphémère de nos besoins obsessionnels de surconsommer pour survivre à une crise sanitaire?
Je savais depuis longtemps que l'écriture avait été inventée pour conserver notre comptabilité. Ce que j'ignorais, c'est que cette comptabilité deviendrait le grand livre dans lequel il faudrait lire le destin d'une humanité exténuée par les maux de l'hyper consommation.
Marc Maronne