Aimer la tristesse,
Traverser nos détresses,
Mendier l'allégresse...
Des événements vécus ces jours-ci autour de moi me rappellent combien la tristesse est un chemin pour aller au coeur de soi-même. Un deuil, une maladie, une blessure, un accident, un échec, une rupture, un éloignement...et la tristesse prend place en nous sans même s'inviter. Elle occupe tout l'espace, se niche là où la douleur s'accroche, parfois imperceptiblement.
La tristesse n'est pas aimée. Elle est symbole de visages défaits par les incidents et accidents de la vie. La tristesse vous enveloppe et vous tient comme si vous n'y pouviez plus rien. Vous avez lâchez la bride de la puissance et soudain la lame coupante de la peine vient vous arracher à ce que la vie semblait vous donner généreusement. La tristesse est un couperet qui peut hacher le corps et laminer l'esprit. La tristesse vous abat comme cet arbre décimé par la fureur des bûcherons. La tristesse vous entraine et vous broie, parfois, arborant fièrement le bras droit de l'effroi et du désespoir.
La tristesse cache pourtant son trésor dans le tréfonds du dépouillement. Alors qu'elle vous travaille comme l'or au creuset, ses ailes en souffrance vous transportent plus loin que le bout de la nuit. La tristesse vient embrasser nos blessures et ensemencer notre terre desséchée. Accueillir la tristesse, prendre à bras le corps le poids des jours et des nuits sans répit, voilà le chemin pour qui tient à cheminer vers une paix durable. J'aime la vie. Je ne souhaite pas être triste et déraciné. J'espère pouvoir seulement pétrir de toute ma force ces moments de ma vie où la patience déchire l'obscurité et laisse apparaître déjà une parcelle de joie.
La joie est à ce prix qui vient épouser les fibres de la fragilité pour ouvrir la brèche d'une nouvelle vie.
MM
Parle-nous de la Joie et de la Tristesse.
Il répondit:
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le même puits d'où jaillit votre rire a souvent été rempli de vos larmes.
Comment en serait-il autrement ?
Plus profonde est l'entaille découpée en vous par votre tristesse, plus grande est la joie que vous pouvez abriter.
La coupe qui contient votre vin n'est-elle pas celle que le potier flambait dans son four ?
Le luth qui console votre esprit n'est-il pas du même bois que celui creuse par les couteaux ?
Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre cœur, et vous découvrirez que ce qui vous donne de la joie n'est autre que ce qui causait votre tristesse.
Lorsque vous êtes triste, examinez de nouveau votre cœur. Vous verrez qu'en vérité vous pleurez sur ce qui fit vos délices.
Certains parmi vous disent: "La joie est plus grande que la tristesse", et d'autres disent: "Non, c'est la tristesse qui est la plus grande."
Moi je vous dis qu'elles sont inséparables.
Elles viennent ensemble, et si l'une est assise avec vous, à votre table, rappelez-vous que l'autre est endormie sur votre lit.
En vérité, vous êtes suspendus, telle une balance, entre votre tristesse et votre joie.
Il vous faut être vides pour rester immobiles et en équilibre.
Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son or et son argent dans les plateaux, votre joie et votre tristesse s'élèvent ou retombent.
Khalil Gibran, "le Prophète".