Psychothérapie du vieux tracteur
Cela fait maintenant quelques semaines que la vue d'un vieux tracteur occupe mon esprit, transperce ma vie d'un filet interrogateur que j'ai envie de tirer dans le bateau de mon existence. Pendant les vacances d'été, j'ai loué un petit gîte précaire blotti dans une maison familiale non loin d'Aurillac dans le Cantal. Tous les matins et tous les soirs, un vieux tracteur hors de service se présentait à mon regard, soulevant en moi tous les souvenirs de mon enfance.
Ce tracteur coincé entre la rue et une maison privée, est là, planté devant vous, à narguer votre mémoire, à titiller votre envie d'en découdre avec un récit inventé qui pourrait peut-être susciter la curiosité du visiteur de passage. Ce vieux tracteur, je le vois comme un appel à me souvenir du temps où mon père labourait encore avec le brabant et la jument. Oh, c'est vrai, cela n'a pas duré longtemps, le début des années 60 avaient depuis belle lurette remiser au grenier des musées les paires de bœufs, le monosoc et les chars de foin.
Ce tracteur figé, mort, au bord de la route, me rappelle que ma vie est courte et que, loin de faire le malin avec ma voiture automatique et mes engins technologiques, smartphone et autres grigri, je ferais mieux de réfléchir un instant aux leçons du passé. Demain est à portée de main, et les vestiges du passé pas si loin que cela de ce présent que j'imagine éternel. J'aimerais savoir ce que ce tracteur pense de tous les passants qui chaque jour frôlent sa carcasse éplorée dans le fossé. Je voudrais tant savoir ce que suscite comme interrogation ce tas de ferraille dans la tête de tant d'humains pressés d'en découdre avec les vieilleries d'antan.
Chaque fois que je passe devant cette épave motorisée, il me semble que quelque chose en moi me dit que moi aussi, un jour, je serai mis de côté, disons à l'écart, loin de la frénésie de cette civilisation en manque de nouveautés et de machines à faire rêver. D'ailleurs, je vous le confesse, j'ai quelque scrupule à passer et repasser devant cet engin au rancart sans prendre le temps de le saluer, de m'arrêter, de lui dire un petit mot, de le consoler de sa mise au rebut. Si je m'arrête pour prendre de ses nouvelles, c'est sûr, il va me parler de son existence, de son travail harassant, de son propriétaire sans doute déjà parti pour d'autres cieux.
J'ose imaginer que lorsque je repartirais, il me supplierait de revenir lui rendre visite pour tailler une bavette et passer quelques minutes en sa compagnie. J'en repartirais à chaque fois réconforté d'avoir ainsi pu donner vie quelques instants à une vieillerie que même les paysans du coin ne regardent plus. J'aimerais tant avoir connu la vie de ce vieux tracteur, pouvoir revenir au temps où il était encore possible de prendre le temps de parler aux "vieux" égarés au bord du chemin.
MM