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L’image contient peut-être : 1 personne, plein air et gros plan

 

**Echappée**

Échappée.

Brève sortie de la réalité connue, habituelle, parcourue.

C’était peut-être ma seconde année à Rastenberg, nous étions comme à l'accoutumée environ vingt-cinq participants, hommes et femmes en nombre égal. Cette échappée a lieu lors d'une pause matinale. Nous sommes debout, dans le zendo (il pleut dehors) près de la porte-fenêtre.

Christiane est dans mes bras, j’ignore comment elle y est venue - ce n'est pas le plus important. (Christiane ne fuit ni ne provoque les câlins, elle semble très respectueuse de chacun quant à cela. Mais ne les refuse jamais s'ils se présentent.)

Christiane est dans mes bras, et là surgit l'inattendu : elle redevient en quelques secondes la petite fille de quatre ou cinq ans qu'elle a été jadis. Et vient se pelotonner entre mes bras qui n'ont d'autre alternative que … la bercer. Je ne sais comment expliquer cela, c'est « hors du rationnel ». Détient-elle un pouvoir magique ? Certes non, cette femme est en tout point semblable à vous et moi. Certes oui, à cœur ouvert tout est magie.

Il se passe aussi autre chose : je suis en train de devenir son grand-père. Je n'ai, en vérité, jamais connu son grand-père, mais je sais que c'est lui qui est en moi maintenant, sans nul doute. J'en ai comme le goût, la posture, l'impression intime. La certitude indiscutable. Je suis le grand-père historique de cette petite fille de quatre ou cinq ans que je berce doucement. Et cette petite fille s'abandonne, s'abandonne complètement, je la porte, elle s'est totalement confiée à l'instant présent et à mes bras, elle se blottit comme j'en suis sûr elle le faisait cinquante ans auparavant, dans les bras du « vrai » grand-père.

Je n'ai, moi, aucune incertitude sur le rôle à jouer, en fait je ne joue rien, cet état, cette relation s'est imposée, je n'ai aucun choix et c'est parfait ainsi. Je suis le jouet d'une situation qui me dépasse, ne trouve rien à y redire au demeurant, ''tout est très bien ainsi''. Une émotion m'envahit cependant : cet abandon total, si total, de cette enfant qui en ces instants me remet les clés de tout ce qu'elle est, de tout ce qu'elle a, vient se déposer dans une confiance absolue qu'à aucun moment je n'ai méritée. Une reddition de toute sa personne. ''Berce-moi, je suis dans tes bras comme dans l'amour infini, tout nous est donné, berce-moi''.

Tout a disparu alors, le décor, les murs du zendo, les autres participants qui vont et viennent. Nous sommes suspendus dans ce qu'habituellement elle n'hésitait pas à nommer « le Réel », si loin de ce que nous nommons la réalité.

Si loin, vraiment ?

Je ne sais combien de temps a duré cette échappée, autant tenter de mesurer l'illimité... Vingt-cinq années plus tard j'en garde le souvenir le plus vif, le plus présent. Je me suis rappelé par la suite que son grand-père, à Marseille, était menuisier. Comme je l'était moi-même à cette époque (ce qu'elle savait). J'admets que les menuisiers, dans l'inconscient collectif, soient des gens sympathiques à tous, mais c'est un peu juste pour créer ce genre de transe...

Et si toutes les petites filles qui ont un grand-père menuisier et qui viennent se blottir dans ses bras ne se nomment pas Christiane Singer, je leur souhaite néanmoins ce même état d'abandon et de lâcher-prise dont j'ai été ce jour-là l'heureux témoin éberlué.

Nous ne sommes pas enfermés à l'intérieur de nous-mêmes, de ce que nous croyons être, ni de ce que nous représentons pour autrui. Parfois la porte s'ouvre, même si nous ne comprenons rien au vent qui la pousse...
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Commentaires
C
C est beau....bisous bel apres midi a toi..
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L
C'est une belle histoire, JL
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J
tres joli texte !! bonne journée jean-pierre
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