Les moines entretiennent le feu
sous le masque le plus disgracieux
Il est des expériences qui vous prennent par surprise, vous portent soudain à douter du bienfait qu'aurait pu opérer un inquiétant exil spatial et psychologique dont le nom est "confinement". Oui, je l'avoue franchement, je pensais sincèrement que le grand retrait de la vie sociale que nous venons de vivre pouvait me laisser espérer un nouveau départ, disons une modification significative de nos modes de vie, de nos manières de nous conduire et parfois de prendre le risque de l’insignifiance généralisée.
Oui, grand naïf que je suis, j'ai eu l'innocence des enfants inexpérimentés. Ce n'est pas un regret, c'est juste un revers violent et inattendu. Pendant deux mois, j'ai rêvé que notre "enfermement" pourrait nous ouvrir et nous élever. Tout au long de ce grand retour de manivelle, fermé dans ma maison, j'ai cru un temps que le choc de l'arrêt total de nos activités et de notre frénésie à bouger sans cesse en tous sens allait nous vacciner une bonne fois pour toutes de nos inconséquences passées, d'une fuite en avant jamais atteinte:pollution, inégalités, argent roi, urgence, chômage, souffrance au travail, mal-être psychologique, détresse climatique.
Je pensais vraiment que l'heure était venue de repartir, de remettre les pendules à zéro, de croire enfin que l'émergence de modes de vie alternatifs allaient trouver un terrain d'exercice entièrement ouvert et plein de promesse.
Et voilà que je repars tranquillement, ce dimanche, dans mon monastère préféré du Poitou pour repasser tout ça dans ma tête et me réjouir par avance de la naissance de ce nouveau monde, en compagnie de mes frères priants. Me voilà enfin heureux de pouvoir m'étaler de tout mon corps sur la plage des esprits tenus en éveil par une foi millénaire. Et voilà que je découvre sur la place du monastère, trois véhicules incendiés. Mes espoirs sont anéantis. Je poussai quand même la porte de l'abbaye, espérant pouvoir retrouver la force d'y croire encore. La toute petite assemblée présente m'a convaincu une dernière fois qu'il me fallait définitivement arrêter de rêver et plutôt prendre mon bâton de "pèlerin les mains vides".
Ma leçon du jour est bêtement banale et sans originalité: la beauté du monde n'est pas le charme et la cosmétique, elle est dans mon acceptation du combat à mener pour reconstruire le monde chaque jour, chaque heure, chaque seconde. J'aurais dû me douter qu'un moine, lui, sait d'expérience que la lumière ne s'oppose pas à l'obscurité. Il se connaît trop pour mettre le mal du côté où la vie semble éteindre (Étreindre?!) le feu sous le masque le plus disgracieux.
MM